Anil


Rencontre avec un jeune adolescent Indien intouchable livré à lui même dans la ville très religieuse de Varanasi en Inde.

Le soleil illumine progressivement les ghats alors qu’une foule compacte se presse pour les premières ablutions de la matinée. Varanasi, ville mythique berceau de l’hindouisme entretient une forte tradition brahmanique et chaque jour, ils sont des centaines à venir en pèlerinage. Outre les Hindouistes, la ville attire de nombreux occidentaux touchés par le charme de cette ville empreinte d’histoire. Profitant de la rivière sacrée, Anil commence sa journée en lavant son unique pantalon et sa chemise. Avec une roupie, il s’offre un tchaï et rejoint les petites rues alambiquées non loin des guest houses où résident la plupart des étrangers. « Namaste Mister… ». En tendant sa main d’intouchable, il se présente sous le nom de Miko à Tannas, ce Grec d’une trentaine d’années qui n’a pas la même réaction que certains Indiens avec l’adolescent. «L’Inde est terrible pour ces jeunes, et plus particulièrement à Varanasi qui est une ville très traditionnelle » explique –t-il en remarquant « la difficulté de la vie dans ce pays aux mille facettes ». Orphelin, et sans domicile fixe, Anil fait partie de ces millions d’enfants qui errent quotidiennement à la recherche des roupies nécessaires pour survivre. À l’âge de six ans, une crue du Gange va inonder le village natal d’Anil distant d’une centaine de kilomètres. Ces parents vont périr durant cette mousson exceptionnelle et des cambrioleurs vont s’attaquer à lui alors qu’il est seul dans sa maison. En fuyant, il monte dans un train qui le conduit jusqu’à Varanasi. À son arrivée, il va chercher des petits boulots qui rendent service aux commerçants et permettent à des enfants de gagner un petit salaire. Un jour, il rencontre une femme indienne qui lui propose de travailler à son service. Au fur et à mesure, cette personne le recueille et l’aide sur le plan matériel. Peu après, Anil va trouver une place d’homme à tout faire dans une pizzeria voisine. Pendant deux ans, il va travailler dans ce restaurant, puis les rapports dégénèrent avec son employeur qui le frappe et le maltraite. Dès lors, avec un peu d’argent en poche et comme de nombreux enfants des rues, il décide de prendre le train pour rejoindre les grandes villes que sont Calcutta, Bombay et Delhi. De retour à Varanasi en décembre 2001, Anil à quatorze ans et développe une véritable haine pour les employeurs Indiens qui l’ont trop humilié auparavant. Désormais, il se fait appeler Miko, comme la crème glacée symbole de l’occident ; et avec son faible anglais il accoste les touristes pour leur servir de guide car l’endroit et très propice pour les rabatteurs. À force de traîner ses baskets dans les ruelles de la vieille ville, Anil connaît de nombreuses guest houses et peut renseigner les étrangers dans de nombreux domaines. Les rapports avec les propriétaires qui sont le plus souvent des brahmanes apparaissent tendus qui voient d’un mauvais oeil cet enfant proche des occidentaux et en décalage avec la vie des autres Indiens. Les réflexions et les regards méprisants se perçoivent distinctement car son attitude et son apparence vestimentaire dénotent énormément avec les autres garçons de son âge. Provocateur par moments, son personnage est vu d’un mauvais œil et lui attire de nombreux ennuis. En proposant ses services, il se heurte aussi à des réactions négatives de la part de touristes qui sont régulièrement accostés par des rabatteurs en tout genre. Emmanuelle, une touriste Parisienne constate que la personnalité d’Anil n’est pas désagréable, qu’il sort un peu de l’ordinaire de par son comportement et que malgré sa situation, il dégage une certaine humilité. Agathe vient de passer une journée avec Anil, et avoue sa surprise de voir les attitudes dédaigneuses qui se dégagent à son passage. Armés de leur bâton les policiers sont extrêmement agressifs avec les mendiants et les enfants des rues. Il n’y a pas de place pour des enfants comme Anil dans la société Indienne. La perte de sa famille le prive d’une scolarisation mais aussi d’un enseignement familial. Le système des castes prévaut à un parcours directement hérité de sa famille, et comme son père, Anil devrait être bijoutier. Au contact des Occidentaux ce jeune Indien a découvert une autre pensée à travers les rencontres, ca qui fait de lui un écorché vif dans un système coutumier, hermétique face à un enfant sans repère d’éducation et attiré par l’occident. En vivant dans la rue, Anil a commencer à fumer le shilum sacré utilisé par les saddhus, ces ascètes nomades respectés à travers tout le pays. L’usage d’herbe ou de « charras » lui permet de calmer ses angoisses quotidiennes. Livré à une vie de débrouillardise et de survie, son attitude détonne des autres enfants qui comme lui vivent dans la misère et la solitude. Euphorique quand il fume, la personnalité extravertie d’Anil étonne, provoque des regards complices mais aussi des attitudes dédaigneuses. Avec philosophie, il arbore un sourire de joie de vivre qui masque à peine une histoire difficile lisible au fond de ses yeux noirs marqués par l’injustice. Cruelle destinée dans une société où l’on doit accepter son sort quel qu’il soit, question de karma !