Djelis


Depuis plusieurs siècles, l’Afrique de l’Ouest et notamment le Mali vit aux rythmes des chanteurs traditionnels détenteurs de la mémoire collective et véritable ciment social au sein de la société Mandingue.

À leur arrivée au Mali, les Portugais ont qualifié ces chanteurs de Criardos (domestiques) et avec les années, l’expression « Griot » s’est imposée. Traditionnellement ce sont les Djelis, traduction de sang en langue malinké.

Ainsi, lors des cérémonies, ils exhibent des sabres ou des fusils pour rappeler qu’il y a eu des guerres et que l’histoire peut se répéter.

La poussière retombe à peine sur la vieille Mercedes verte qui se gare à l’entrée du village de Kirina. L’homme au magnifique boubou qui en sort est rejoint aussitôt par les sons claquants du Dundunba (grosse-caisse) synchronisé au N’gan gan (cloche). Malgré son grand âge, Bakary Soumano, le chef des griots du Mali a fait le voyage depuis Bamako sur une route épuisante.

Puis, en chœur les Djembès et les Tamanis accompagnent la procession juqu’à la case sacrée pour fêter l’Aniarila. Cela faisait 7 années que cette cérémonie en mémoire d’une bataille mythique ne s’était pas renouvelée.

Car en 1235 ce tout petit village a été le théâtre d’une victoire décisive pour Soundiata Keita qui triompha des Sosso et fonda l’empire du Mali. À la différence du Droit occidental qui gère les rapports humains, le roi Soundiata Keita définit lui les attributs des Djelis ; ils sont les guides de la lumière, l’esprit, la mémoire, la voix qui conseille les Malinkés.

Bakary Soumano est investi chef des griots du Mali depuis le 14 octobre 1992. « Le Djeli, c’est le dépositaire de la mémoire collective, le symbole même de l’identité culturelle, qui a pour fonction sociale de perpétuer les valeurs culturelles positives. Donc de fidéliser le peuple à sa culture. Un monde comme cela a besoin d’être canalisé et c’est mon rôle », confesse-t-il.

Alors que deux femmes se relaient au micro, un des nombreux griots présents s’élance en brandissant son sabre autour d’une assemblée qui vibre aux sons stridents des hauts parleurs. La venue de Bakary Soumano est un honneur pour le village qui l’accueille dignement. Comme la tradition l’exige, cette cérémonie a nécessité la mort d’un taureau et le don de kilos de riz par un exploitant local. Des heures durant les chanteurs-euses vont se succéder. Les musiciens et les danseuses reçoivent en retour un ou plusieurs billets dans la bouche.

Dans l’épopée du Mandingue, on distingue deux couches sociales, les Tontigui (les nobles) et les Niamakala (Griots, forgerons…). Aux origines, certains évoquent des poètes venus d’Arabie-Saoudite ou des Soninkés originaires du Wagé (Burkina-Faso). Marqué par le Dambé (rivalité positive), les djelis règlent les relations entre les hommes. Un rôle d’apaisement socioculturel comme garantie de paix sociale : la Concorde. C’est dans le respect de la dignité et sans mensonges qu’ils doivent vivre.

Griot et artiste

À plus de trois heures de route, la capitale apparaÎt dans la nuit et une foule se presse « Au carrefour des jeunes » pour écouter Oumou Sako.

Une ambiance tout autre règne sur cette terrasse où le public confortablement installé profite moyennant 1000FrancsCFA (1,5€) des chants flatteurs de cette griotte. Installée depuis plus de trente ans à Bamako, Oumou Sako se produit lors de concerts et elle a sorti sa première cassette « Alawali ».

Le marché des cassettes est très prisé et le distinguo doit être fait entre griot et artiste. Isolé de la chaleur dans son bureau climatisé, Philippe Bertier, président de Mali K7 témoigne. « Cela fait 20 ans que je suis là et au début il n’y avait pratiquement que des griots, pas d’artistes. Avec l’évolution de la société, le griot n’a plus la même place qu’avant, il est resté traditionaliste. Ils ont toujours des familles attitrées et continuent de faire des mariages, des baptêmes, mais ce n’est pas suffisant pour vivre et de plus en plus ils font des louanges dans les cérémonies familiales où ils sont inconnus ».

Non loin de là,dans sa magnifique maison Amy Koita explique ses débuts de chanteuse avec sa famille à partir de l’age de sept ans aujourd’hui elle est l’une des premières à avoir européaniser les chants traditionnels. « Internationalement, ma musique est bien perçue de Londres à Paris et c’est un plaisir de transmettre une part de la culture mandingue. »constate-t-elle. De renommée internationale, elle chante l’amour, la famille, douze albums au cours d’une carrière marquée par de nombreuses consécrations. Elle a été reçue à l’Unesco par Félix Houphouët-Boigny en présence de François Mitterrand mais aussi décorée par le président Tunisien. Cependant pour elle« l’évolution au cours des dernières années est négative. Il y a trop de personnes qui font tout pour de l’argent, reconnait-elle c’est devenu la loi de la jungle. La technique de l’improvisation avec les louanges a pris une grande dimension, mais la tradition demeure malgré tout. Le djeli doit respecter les personnes et doit connaître leurs histoires. »

C’est dans cet esprit qu’un des fils de Bakary Soumano, Madou, a créé depuis1998 l’association « Ambiance » dans l’idée de récupérer toutes les chorégraphies et les musiques traditionnelles. Dans une des pièces de la maison familiale Madou raconte que « de cette mémoire collective apparaît une certaine dénaturation, ne devient pas djeli qui veut mais on peut devenir artiste. La musique et les légendes sont l’apanage de ces conteurs qui ont dévié vers une voix plus artistique différant en cela du chanteur familial qui a pour connaissance les liens familiaux. Avec l’envie du gain, les jeunes se sont rué pour avoir tout en un instant. Face à cette déviance, l’association « Ambiance » est un rempart à une modernité plus vénale. Le gérontisme très présent en Afrique se laisserait-il dépasser par le monde actuel ? L’idée est d’apprendre à nouveau via l’école afin de continuer à comprendre l’histoire jusqu’à nos jours. Certains savent chanter, mais n’ont pas les connaissances ni l’esprit d’analyse. Avec les usurpateurs, ce rôle peut devenir un bout de feu plus qu’un ciment. »

Devoir social

Comme tous les dimanches, Cheik le Djembèfola rejoint son groupe et ensemble ils vont jouer toute la journée sous une tente pour célébrer un mariage. Journée prisée des chanteurs (euses), danseurs (euses) et musiciens pour décrocher de ça de là quelques billets pouvant aller de10000FrancsCFA (15) à 500 Francs CFA (76cents). Nombre d’entre eux vont se ravir le micro en vue de flatter plus qu’il ne faut les personnes assises autour de la tente. Tout au long de la journée, le micro change de main, sans forcément connaître l’histoire de la famille l’orateur use de l’improvisation. Jusqu’à la tombée du jour les musiciens entraînent les danseuses dans une magie corporelle qui s’harmonise aux rythmes frénétiques des instruments.

Loin des regards, Djelimakan Soumano, un autre des fils du chef des griots du Mali anime comme chaque dimanche une émission culturelle malienne « Dambé » qui parle des traditions et des coutumes. Cette radio a été créé depuis quelques mois après le rachat d’ondes d’une radio qui s’appelait « radio Patriote », une radio commerciale au rôle du développement social économique du pays. Il explique que « depuis les années 90, le griotisme dormait. Les fils des griots étaient mécontents car certains pensaient que le griot ne se sert que de sa bouche pour vivre. Mais l’arrivée de mon père a revalorisé la position des griots. Auparavant, ceux-ci n’allaient pas à l’école, il y a une différence entre les écrits et le savoir des griots. Quand l’écrivain blanc est arrivé, le griot n’a pas parlé et son savoir a été caché. Personne ne peut prétendre connaître un homme sans savoir sa vraie dimension culturelle. Cette émission est destinée aux autres griots qui peuvent s’enrichir de certaines informations, je l’anime par devoir social ».

En fin de journée, le « Super Sindia » se produit comme d’habitude à l’Èlysée, un maquis sur la route de Kati. À 25 ans, Abubakar Diabaté, fils de Kassy Madi Diabaté chante des louanges, il réconcilie l’homme et la femme, l’enfant et ses parents en essayant de suivre les traces de ces grands parents. Entre deux chansons, il confie que, « le vrai griot doit être derrière une seule famille, mais avec le temps certains suivent plusieurs familles. Les maquis sont un phénomène récent et maintenant on chante des louanges en improvisant pour récolter un peu de sous. Avec l’occidentalisation, les temps évoluent. Nos grands-parents n’avaient pas tous les besoins modernes, de nos jours, tout est basé sur l’argent et le matériel. Mon plus grand plaisir, c’est de diriger les gens vers la bonne voie et d’arranger les situations ».

La société de consommation aurait-elle un si grand impact sur la tradition ? Depuis 1994 Mah Kouyaté suit sa carrière solo et elle a déjà produit deux albums, elle aussi analyse les changements, « de 1992 à 1999, on écoutait moins les chansons des griots. Il y en a beaucoup qui mentent, qui racontent n’importe quoi et qui falsifient les événements. De gros abus ont été faits. Fière de ma tradition, je continue de faire des recherches pour ne pas perdre la tradition historique ».

Dans le quartier de Badialan 2, la grosse voiture japonaise rentre dans son garage sous les regards impressionnés des jeunes amassés devant la maison. Tous attendent Toumani Diabaté, le virtuose de la kora, cet instrument à cordes pincées.

Internationalement reconnu, il se produit en Europe, aux Etats-Unis et tous les vendredi soir au Hogon, un bar branché de Bamako. Parallèlement, il aide de jeunes groupes de différents styles musique et leur permet de répéter chez lui.

Issue d’une famille griotte, il remarque que « si jamais l’Afrique Mandingue était une personne, le griot serait le sang de cette personne, le djeli » et de constater que « le monde se développe, mais cela ne veut pas dire que leur rôle est totalement banni à jamais. Il faut se développer avec le temps, faire des cassettes, sans oublier les histoires traditionnelles et les louanges. Chaque famille a son griot, c’est le régulateur social », il déplore néanmoins des terroristes culturels en référence aux maisons de production étrangères qui s’accaparent le marché local.

Avec l’évolution de la société, Bakary Soumano souligne que « son rôle s’est diversifié car les préoccupations des populations ont évolué. Tous les savoirs du djeli de l’époque ciblaient des chefs traditionnels ou il connaissait leur psychologie. Actuellement, il a affaire à d’autres chefs qui à la place du fusil ont des textes de lois et qui ont d’autres préoccupations. De nos jours, on parle même de tels ou tels parfums. Les vrais griots sont devenus de plus en plus rares, nombreux sont ceux qui ont galvaudés la profession. Et d’ajouter que « l’avenir des djelis c’est l’avenir des sociétés mandingues, celui-ci se persuade plus en plus qu’il a raison de garder sa culture. Cette année, dans le système éducatif des Etats-Unis, l’état de Virginie met dans son programme l’Empire du Mandé », et de conclure « qu’on ne peut pas concevoir la société mandingue sans le djeli ».